Le Chapelier de Chapelizod ( suite et fin)
Illustration: Céline Badaroux-Denizon
4. Sauvés!
"-Fantastique! Mais il faut faire vite, tout mon peuple se dessèche de l'intérieur en ce moment même."
"- Eh bien, la première étape Martin, serait que tu montres la couleur de ton argent, ou plutôt de ton or, à ces messieurs industriels"
"- Quel temps fait-il à présent Willy?"
"-Un temps...britannique."
"-Comment?"
"-Gris, il fait gris", répondit Sir William quand même un peu étonné de ces futiles préoccupations alors qu'un instant plus tôt on parlait de la survie de tout un peuple.
"-Alors, il faut attendre."
"-Pourquoi cela? Tu ne veux pas risquer de mouiller ton cerveau?"
"Mais non. Seulement, je me déplace sur les rayons de soleil."
"Ah..." pensa William et ce fut tout ce qu'il pensa tant il ne s'étonnait plus de rien aujourd'hui."
Plusieurs jours s'écoulèrent avant que le soleil ne daigne refaire une apparition. Et puis, le mercredi de la deuxième semaine, enfin..., il y eût une brève éclaircie et Sir William sortit promener un chapeau jaune.Parvenu au coin de la rue des Roses, il retourna brusquement le chapeau et le projeta en l'air. Quel ne fût pas l'étonnement de la concierge du 12 lorsque celui-ci ne retomba pas! Deux minutes plus tard, Sir William avait disparu et la brave femme n'élucida jamais ce mystère. Son mari demanda simplement au Docteur Lounie de lui prescrire des somnifères un peu plus puissants.
Trois jours suffirent à Martin pour réunir l'or nécessaire. Et c'est ainsi que le toit d'une petite boutique de Chapelizod se couvrit peu à peu de pépites dorées. Willy s'occupa de les transformer en chapeaux de poupées pour Martin et deux mois plus tard, celui-ci repartait, un couvre-chef vissé sur son pauvre crâne meurtri et 9.999.999 autres à la queue-leu-leu derrière lui.
Sir Cane continua son petit bonhomme de chemin sans vendre beaucoup de chapeaux et ce, même s'il semblait à Edna qu'il avait l'air plus heureux qu'avant. Elle n'avait pas sû d'où était venue cette commande de milliers de chapeaux de poupées, qui avaient envahi la boutique quelques jours durant, et avait supposé que son mari avait accepté de jouer les intermédiaires pour un étranger à la ville.
Pour Edna et William, William et Edna, une année s'écoula, paisible et longue.
Et puis, Martin revint avec de terribles nouvelles.
"- C'est horrible William, les Oumins meurent dans d'atroces souffrances! Les Grands ne s'en émeuvent guère mais la sérennité harmonieuse dans laquelle nous vivions n'est plus, et de nombreux Gimmins trouvent cela insupportable. Les Grands restent amorphes face à cet état de fait mais la révolte gronde, comment pourrions nous supporter que nos frères meurent peu à peu sous nos yeux sans que nul ne s'en inquiète? C'est révoltant!"
"- Je comprends ta colère, mon ami, mais que veux-tu cette fois? Qu'attends-tu de moi?"
"- Eh bien, le problème est que nos réserves d'"or" ont fortement diminué, j'en ai ramené une grande partie la dernière fois..."
"- Hélas! Martin, le vieux Sir Cane n'a pas fait fortune depuis que tu l'as vu et..."
Tous deux étaient si absorbés par leur conversation qu'ils n'avaient pas entendu Edna descendre l'escalier.
Sitôt entrée dans la pièce, elle avait vu un petit être assis sur le comptoir face à Sir William. Ce petit être avait un chapeau sur la tête, un de ceux qu'elle avait vu dans la boutique pendant quelques jours, et de grands pieds. Sinon, il lui avait semblé en tous points identique à un être humain modèle réduit. L'étonnement fît bientôt place à la fascination et Willy dût lui raconter toute l'histoire pour qu'elle s'arrêta enfin de le harceler de questions.
Martin qui s'était tout d'abord réfugié sous un chapeau de soie, en était prudemment ressorti et avait regardé Edna tout droit dans ses grands yeux tendres. Elle avait admiré son courage et lui avait souri gentiment.
Ayant fini de raconter l'histoire des Gimmins et des Oumins, William se replongea dans ses pensées afin de trouver un moyen de porter assistance à son ami en détresse. Edna dit qu'elle allait remonter préparer le dîner et convia Martin à leur table même si elle ne savait pas très bien ce que mangeait un Gimmin, ou même s'il mangeait tout court...
Sir Cane ferma la boutique plus tôt ce soir-là et Martin s'assit sur la table du salon qu'Edna avait décorée pour l'occasion. Elle avait également descendu ses dernières créations ainsi que son chapeau préféré, le chapeau en paille et soie dont Sir Cane lui avait fait tant de compliments. C'était un adorable rond de paille blonde entouré d'un rebord assez large et entièrement paré de soie violette. Martin l'admira beaucoup et fût ravi d'apprendre qu'il venait de s'émerveiller de son nouveau lit. Puis, tous passèrent à table. Edna avait préparé une sauce de boeuf à laquelle Martin fît honneur en reprenant deux fois d'une tranche de champignon de Paris qui l'agrémentait. Tous dînèrent gaiement malgré leurs préoccupations mais, comme William sirotait son café, la morosité gagna à nouveau Martin. Sir Cane se tourna alors vers lui.
"- Tu sais Martin, j'ai beau me torturer les méninges, je ne vois rien à faire. Mais ici, on dit souvent que la nuit porte conseil, alors nous devrions aller nous reposer et demain, qui sait..."
La nuit ne porta, hélas!, guère conseil à Sir William qui se leva plus triste encore qu'il ne s'était couché. Sur le chemin du petit déjeuner, il rencontra Martin qui, lui non plus, n'avait pas l'air vraiment très gai. Mais....
En entrant dans la cuisine, Sir William vit les yeux d'Edna qui pétillaient. Elle avait récupéré son chapeau fétiche et le portait, ici même dans sa cuisine, en préparant le thé et les toasts. Elle semblait plus gaie qu'un pinson en lui servant son thé. Elle lui déposa un baiser délicat et parfumé sur le nez et repartit vers le grille-pain en faisant tournoyer son jupon, comme au temps où ils allaient danser, au début de leur amour. Les volants blancs flottaient, elle se mit à rire. Sir William était bouche bée. Il se reprit et demanda :
"-Allons Edna, qu'avez-vous donc ce matin? Etes-vous devenue subitement folle cette nuit? Vous souvenez-vous des tourments de notre ami?"
"- Non, William, je ne suis pas folle" répondit-elle légèrement.
"- Mais Edna, voyons,il y a bien quelque chose, vous n'êtes pas dans votre état normal..."
"- J'ai trouvé Willy! J'ai trouvé une solution pour Martin."
Cette annonce tira Martin de sa morosité. Il la pressa de ne plus garder son secret.
"- C'est une solution toute bête, toute simple, tiens! Aussi simple que ce chapeau!" Et, elle éclata à nouveau de rire.
"-Martin", chuchota William, "j'ai bien peur que ma femme n'aie soudainement contracté une terrible maladie mentale..."
"-Alzeimer, tu veux dire?" car c'était la seule qu'il connaissait.
"-Laissez-moi donc parler, bougre d'idiots!"
Martin et William, surpris par la brutalité de ses mots, n'ajoutèrent rien et laissèrent Edna raconter :
"- Martin, vous nous dîtes - elle n'osait pas encore le tutoyer- que les Gimmins ont de grands pieds mais besoin de protéger leur tête. Bon. Vous nous dîtes également que les Oumins ont une bonne tête mais des pieds fragiles. Bon. Martin, et si vous "accompagniez" une Gimmin d'un Oumin et une Oumin d'un Gimmin? "
Martin resta coit. Sir William resta coit. Sir William fût quand même un peu vexé de n'avoir pas trouvé cette solution lui-même. Mais il resta coit. Et le sourire revint sur les visages de Martin et William.
Le petit Gimmin repartit la semaine suivante, avec quelques chapeaux dans son sillage, souvenir d'Edna la Douce et de Sir William, le chapelier de Chapelizod. Dès lors, William et Edna guéttèrent les moindres rayons de soleil car Martin revenait souvent avec sa petite Oumin rendre visite aux deux amoureux de la rue des Roses. Les Grands avaient finalement accepté la solution de Martin, le petit Gimmin parti sur Terre apprendre qu'on a toujours besoin d'un différent de soi. Et comme dans toute petite histoire qui se respecte, ils vécurent heureux et Martin eût de nombreux petits Goumins.
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