De l'or dans le ciel
"- Evidemment, votre système n'est pas idiot", remarqua Willy, "c'est une façon de systématiser l'Amour en quelque sorte, une sorte de vérification des affinités avant union. Mais comment se fait cette vérification, le sais-tu?"
"-Statitiques et calculs savants. Je crois qu'ils relèvent la circonférence du cerveau, la longueur du pouce et qu'ils soupèsent le coeur. Après quoi, ils ajoutent toutes ces mesures et obtiennent nos références d'accompagnant."
"-Mais comment font-ils pour soupeser le coeur? On vous l'enlève? Ce qui par ailleurs, expliquerait certaines choses..."
"- Non, le scanner est plus pratique. Je pense que l'estimation se fait en fonction de la grosseur du coeur et de sa densité molléculaire..."
"- Ah, je vois... Enfin, quand je dis "je vois"..."
Des pas dans l'escalier rappelèrent à Willy qu'il était sur Terre, qu'il était marié et que sa douce et tendre serait dans la boutique d'un instant à l'autre. Il souleva le chapeau jaune posé sur le comptoir et poussa Martin en dessous. "Hé!" fit celui-ci. Mais tout en protestant, il se laissa avaler par le chapeau, lui aussi ayant entendu le danger qui approchait... Edna entra. "- N'ai-je pas entendu la clochette, mon ami?"
"-Hélas! Je crains que vous n'ayez rêvé, ma douce." mentit William de derrière ses lunettes.
"-Les affaires ne vont pas très forts en ce moment, n'est-ce-pas?"
"-Non, il est vrai, mais que voulez-vous, la mode ne nous est guère favorable. Le vent tournera, vous verrez..."
"- Mais quel est ce modèle? Il ne me semble pas le connaître. Sa couleur est bien peu commune" dit-elle en pointant un doigt délicat vers le bibi jaune.
"- Oh! Celui-ci? A vrai dire, je ne sais pas, je pense qu'un client l'aura oublié. Il n'est pas de la meilleure qualité, certainment pas un article de chez nous."
"- Voulez-vous que je le porte dans la réserve afin de dégager votre comptoir?" Elle avançait déjà sa toute petite main vers le chapeau et son invisible occupant.
William lui saisit le poignet avec douceur et la remercia en lui assurant qu'il préférait le garder sous la main pour le cas où l'on viendrait le réclamer.
"-Bien, William, je vais remonter parer le dernier modèle."
"- Ja voulais vous dire que je le trouve très réussi. J'aime vos harmonies de couleurs et de matières, aussi surprenantes soient-elles : jamais je n'aurais pensé que la paille et la soie s'accorderaient aussi bien."
Le demi-sourire d'Edna et le rose sur ses joues indiquèrent à William qu'elle était à la fois flattée par son compliment et très fière de son nouvel ouvrage. Elle n'avait guère besoin de répondre...D'ailleurs, elle était déjà dans l'escalier.
"-Hep! " Martin passait déjà la tête sous le rebord du chapeau. "Ca y est? Elle est partie?"
"- Oui, oui, elle est remontée. Tu peux sortir."
"- Pfou! Quelle chaleur là-dessous!"
"-Alors", se reprit Sir William, "tu me parlais de ton peuple et de ses bien étranges moeurs..."
"- De mon peuple... Ah oui! Mon peuple, les Gimmins. Où en étais-je?"
"-Je crois que nous avions digressé et que nous parlions statistiques."
"-Exact. Mais
"-Mais puisque vous pouvez vous abriter sous les Oumins et leurs têtes plates!!!!? Quel est le problème?"
"-Nous pouvions nous abriter. Mais l'équilibre a fini par se rompre entre nos deux peuples. Je n'en connais pas exactement la raison mais elle est certainement bonne puisque ce sont les Grands qui en sont à l'origine. Nous devons donc trouver une solution de rechange et c'est pourquoi, je voudrais que tu me fasses environ dix millions de chapeaux."
William éclata tout d'abord de rire puis, voyant le sérieux de Martin affiché sur son petit visage, il se ressaisit et dit :
"-Heu... Martin, tu es un petit bonhomme fort sympathique mais même si j'y passais mes jours et mes nuits, je ne pourrais jamais réaliser dix millions de chapeaux de toute ma vie."
Martin en perdit sur le champ tout l'espoir qu'il avait dans les yeux.
"Mais que pouvons nous faire alors? Ne pourrait-on t'aider? Tu ne connais personne qui pourrait le faire? Je t'en prie chapelier aide moi, tu ne vas pas condamner tout mon peuple?"
"-Hélas!" répondit William. "Que faire?" Même si une grande entreprise acceptait de nous confectionner dix millions de chapeaux de poupée, je n'aurais pas de quoi les payer. Les affaires sont tellement difficiles en ce moment... J'ai à peine de quoi payer les fournisseurs..."
"-Payer? De quoi s'agit-il?"
"-Payer ce serait donner quelque chose de valeur en échange des chapeaux? Qu'avez-vous de valeur sur ton Etoile? A part les ourses, les requins, etc..."
" Je ne sais pas... Qu'entends tu par là?"
"-Des minerais, des pierres précieuses, du pétrole?"
"Eh bien, la seule chose que nous ayons c'est cette poudre jaune qui brûle les pieds des Oumins et sur laquelle nous circulons. Je dois en avoir un peu dans la poche, je suis sûr..."
Martin fouilla et sortit une pincée de " poudre jaune". De l'or! William n'était pas expert mais il lui semblait bien qu'il s'agissait d'or... Sir Wiliam attrapa la petite cuillère dans sa tasse à thé et ramassa aussi précautionneusement que possible la précieuse poudre.
"- Ne bouge pas!" lança Sir William à Martin et il s'enfuit vers la boutique attenante de son ami bijoutier.
Dix minutes plus tard, il revint un sourire figé sur le visage. "De l'or Martin! C'est de l'or! Ton peuple est sauvé. Si tu peux en ramener de ton Etoile, je me charge de la transaction pour toi et tu auras tes chapeaux!"
Illustration: Céline Badaroux-Denizon












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