Qui suis-je?

Les humeurs

 

Mardi 15 mai 2007
Le Chapelier de Chapelizod ( suite et fin)
Illustration: Céline Badaroux-Denizon 
 
4. Sauvés!
 
"-Fantastique! Mais il faut faire vite, tout mon peuple se dessèche de l'intérieur en ce moment même."
 
"- Eh bien, la première étape Martin, serait que tu montres la couleur de ton argent, ou plutôt de ton or, à ces messieurs industriels"
 
"- Quel temps fait-il à présent Willy?"
 
"-Un temps...britannique."
 
"-Comment?"
 
"-Gris, il fait gris", répondit Sir William quand même un peu étonné de ces futiles préoccupations alors qu'un instant plus tôt on parlait de la survie de tout un peuple.
 
"-Alors, il faut attendre."
 
"-Pourquoi cela? Tu ne veux pas risquer de mouiller ton cerveau?"
 
"Mais non. Seulement, je me déplace sur les rayons de soleil."
 
"Ah..." pensa William et ce fut tout ce qu'il pensa tant il ne s'étonnait plus de rien aujourd'hui."
 
Plusieurs jours s'écoulèrent avant que le soleil ne daigne refaire une apparition. Et puis, le mercredi de la deuxième semaine, enfin..., il y eût une brève éclaircie et Sir William sortit promener un chapeau jaune.Parvenu au coin de la rue des Roses, il retourna brusquement le chapeau et le projeta en l'air. Quel ne fût pas l'étonnement de la concierge du 12 lorsque celui-ci ne retomba pas! Deux minutes plus tard, Sir William avait disparu et la brave femme n'élucida jamais ce mystère. Son mari demanda simplement au Docteur Lounie de lui prescrire des somnifères un peu plus puissants.
 
Trois jours suffirent à Martin pour réunir l'or nécessaire. Et c'est ainsi que le toit d'une petite boutique de Chapelizod se couvrit peu à peu de pépites dorées. Willy s'occupa de les transformer en chapeaux de poupées pour Martin et deux mois plus tard, celui-ci repartait, un couvre-chef vissé sur son pauvre crâne meurtri et 9.999.999 autres à la queue-leu-leu derrière lui.
 
Sir Cane continua son petit bonhomme de chemin sans vendre beaucoup de chapeaux et ce, même s'il semblait à Edna qu'il avait l'air plus heureux qu'avant. Elle n'avait pas sû d'où était venue cette commande de milliers de chapeaux de poupées, qui avaient envahi la boutique quelques jours durant, et avait supposé que son mari avait accepté de jouer les intermédiaires pour un étranger à la ville.
 
Pour Edna et William, William et Edna, une année s'écoula, paisible et longue.
 
Et puis, Martin revint avec de terribles nouvelles.
 
"- C'est horrible William, les Oumins meurent dans d'atroces souffrances! Les Grands ne s'en émeuvent guère mais la sérennité harmonieuse dans laquelle nous vivions n'est plus, et de nombreux Gimmins trouvent cela insupportable. Les Grands restent amorphes face à cet état de fait mais la révolte gronde, comment pourrions nous supporter que nos frères meurent peu à peu sous nos yeux sans que nul ne s'en inquiète? C'est révoltant!"
 
"- Je comprends ta colère, mon ami, mais que veux-tu cette fois? Qu'attends-tu de moi?"
 
"- Eh bien, le problème est que nos réserves d'"or" ont fortement diminué, j'en ai ramené une grande partie la dernière fois..."
 
"- Hélas! Martin, le vieux Sir Cane n'a pas fait fortune depuis que tu l'as vu et..."
 
Tous deux étaient si absorbés par leur conversation qu'ils n'avaient pas entendu Edna descendre l'escalier.
 
Sitôt entrée dans la pièce, elle avait vu un petit être assis sur le comptoir face à Sir William. Ce petit être avait un chapeau sur la tête, un de ceux qu'elle avait vu dans la boutique pendant quelques jours, et de grands pieds. Sinon, il lui avait semblé en tous points identique à un être humain modèle réduit. L'étonnement fît bientôt place à la fascination et Willy dût lui raconter toute l'histoire pour qu'elle s'arrêta enfin de le harceler de questions.
 
Martin qui s'était tout d'abord réfugié sous un chapeau de soie, en était prudemment ressorti et avait regardé Edna tout droit dans ses grands yeux tendres. Elle avait admiré son courage et lui avait souri gentiment.
 
Ayant fini de raconter l'histoire des Gimmins et des Oumins, William se replongea dans ses pensées afin de trouver un moyen de porter assistance à son ami en détresse. Edna dit qu'elle allait remonter préparer le dîner et convia Martin à leur table même si elle ne savait pas très bien ce que mangeait un Gimmin, ou même s'il mangeait tout court...
 
Sir Cane ferma la boutique plus tôt ce soir-là et Martin s'assit sur la table du salon qu'Edna avait décorée pour l'occasion. Elle avait également descendu ses dernières créations ainsi que son chapeau préféré, le chapeau en paille et soie dont Sir Cane lui avait fait tant de compliments. C'était un adorable rond de paille blonde entouré d'un rebord assez large et entièrement paré de soie violette. Martin l'admira beaucoup et fût ravi d'apprendre qu'il venait de s'émerveiller de son nouveau lit. Puis, tous passèrent à table. Edna avait préparé une sauce de boeuf à laquelle Martin fît honneur en reprenant deux fois d'une tranche de champignon de Paris qui l'agrémentait. Tous dînèrent gaiement malgré leurs préoccupations mais, comme William sirotait son café, la morosité gagna à nouveau Martin. Sir Cane se tourna alors vers lui.
 
"- Tu sais Martin, j'ai beau me torturer les méninges, je ne vois rien à faire. Mais ici, on dit souvent que la nuit porte conseil, alors nous devrions aller nous reposer et demain, qui sait..."
 
La nuit ne porta, hélas!, guère conseil à Sir William qui se leva plus triste encore qu'il ne s'était couché. Sur le chemin du petit déjeuner, il rencontra Martin qui, lui non plus, n'avait pas l'air vraiment très gai. Mais....
 
En entrant dans la cuisine, Sir William vit les yeux d'Edna qui pétillaient. Elle avait récupéré son chapeau fétiche et le portait, ici même dans sa cuisine, en préparant le thé et les toasts. Elle semblait plus gaie qu'un pinson en lui servant son thé. Elle lui déposa un baiser délicat et parfumé sur le nez et repartit vers le grille-pain en faisant tournoyer son jupon, comme au temps où ils allaient danser, au début de leur amour. Les volants blancs flottaient, elle se mit à rire. Sir William était bouche bée. Il se reprit et demanda :
 
"-Allons Edna, qu'avez-vous donc ce matin? Etes-vous devenue subitement folle cette nuit? Vous souvenez-vous des tourments de notre ami?"
 
"- Non, William, je ne suis pas folle" répondit-elle légèrement.
 
"- Mais Edna, voyons,il y a bien quelque chose, vous n'êtes pas dans votre état normal..."
 
"- J'ai trouvé Willy! J'ai trouvé une solution pour Martin."
 
Cette annonce tira Martin de sa morosité. Il la pressa de ne plus garder son secret.
 
"- C'est une solution toute bête, toute simple, tiens! Aussi simple que ce chapeau!" Et, elle éclata à nouveau de rire.
 
"-Martin", chuchota William, "j'ai bien peur que ma femme n'aie soudainement contracté une terrible maladie mentale..."
 
"-Alzeimer, tu veux dire?" car c'était la seule qu'il connaissait.
 
"-Laissez-moi donc parler, bougre d'idiots!"
 
Martin et William, surpris par la brutalité de ses mots, n'ajoutèrent rien et laissèrent Edna raconter :
 
"- Martin, vous nous dîtes - elle n'osait pas encore le tutoyer- que les Gimmins ont de grands pieds mais besoin de protéger leur tête. Bon. Vous nous dîtes également que les Oumins ont une bonne tête mais des pieds fragiles. Bon. Martin, et si vous "accompagniez" une Gimmin d'un Oumin et une Oumin d'un Gimmin? "
 
Martin resta coit. Sir William resta coit. Sir William fût quand même un peu vexé de n'avoir pas trouvé cette solution lui-même. Mais il resta coit. Et le sourire revint sur les visages de Martin et William.
 
Le petit Gimmin repartit la semaine suivante, avec quelques chapeaux dans son sillage, souvenir d'Edna la Douce et de Sir William, le chapelier de Chapelizod. Dès lors, William et Edna guéttèrent les moindres rayons de soleil car Martin revenait souvent avec sa petite Oumin rendre visite aux deux amoureux de la rue des Roses. Les Grands avaient finalement accepté la solution de Martin, le petit Gimmin parti sur Terre apprendre qu'on a toujours besoin d'un différent de soi. Et comme dans toute petite histoire qui se respecte, ils vécurent heureux et Martin eût de nombreux petits Goumins.
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Samedi 21 avril 2007

De l'or dans le ciel

"- Evidemment, votre système n'est pas idiot", remarqua Willy, "c'est une façon de systématiser l'Amour en quelque sorte, une sorte de vérification des affinités avant union. Mais comment se fait cette vérification, le sais-tu?"

 

 

"-Statitiques et calculs savants. Je crois qu'ils relèvent la circonférence du cerveau, la longueur du pouce et qu'ils soupèsent le coeur. Après quoi, ils ajoutent toutes ces mesures et obtiennent nos références d'accompagnant."

"-Mais comment font-ils pour soupeser le coeur? On vous l'enlève? Ce qui par ailleurs, expliquerait certaines choses..."

"- Non, le scanner est plus pratique. Je pense que l'estimation se fait en fonction de la grosseur du coeur et de sa densité molléculaire..."

"- Ah, je vois... Enfin, quand je dis "je vois"..."

Des pas dans l'escalier rappelèrent à Willy qu'il était sur Terre, qu'il était marié et que sa douce et tendre serait dans la boutique d'un instant à l'autre. Il souleva le chapeau jaune posé sur le comptoir et poussa Martin en dessous. "Hé!" fit celui-ci. Mais tout en protestant, il se laissa avaler par le chapeau, lui aussi ayant entendu le danger qui approchait... Edna entra.

 

 

"- N'ai-je pas entendu la clochette, mon ami?"

"-Hélas! Je crains que vous n'ayez rêvé, ma douce." mentit William de derrière ses lunettes.

"-Les affaires ne vont pas très forts en ce moment, n'est-ce-pas?"

"-Non, il est vrai, mais que voulez-vous, la mode ne nous est guère favorable. Le vent tournera, vous verrez..."

"- Mais quel est ce modèle? Il ne me semble pas le connaître. Sa couleur est bien peu commune" dit-elle en pointant un doigt délicat vers le bibi jaune.

"- Oh! Celui-ci? A vrai dire, je ne sais pas, je pense qu'un client l'aura oublié. Il n'est pas de la meilleure qualité, certainment pas un article de chez nous."

"- Voulez-vous que je le porte dans la réserve afin de dégager votre comptoir?" Elle avançait déjà sa toute petite main vers le chapeau et son invisible occupant.

William lui saisit le poignet avec douceur et la remercia en lui assurant qu'il préférait le garder sous la main pour le cas où l'on viendrait le réclamer.

"-Bien, William, je vais remonter parer le dernier modèle."

"- Ja voulais vous dire que je le trouve très réussi. J'aime vos harmonies de couleurs et de matières, aussi surprenantes soient-elles : jamais je n'aurais pensé que la paille et la soie s'accorderaient aussi bien."

Le demi-sourire d'Edna et le rose sur ses joues indiquèrent à William qu'elle était à la fois flattée par son compliment et très fière de son nouvel ouvrage. Elle n'avait guère besoin de répondre...D'ailleurs, elle était déjà dans l'escalier.

"-Hep! " Martin passait déjà la tête sous le rebord du chapeau. "Ca y est? Elle est partie?"

"- Oui, oui, elle est remontée. Tu peux sortir."

"- Pfou! Quelle chaleur là-dessous!"

"-Alors", se reprit Sir William, "tu me parlais de ton peuple et de ses bien étranges moeurs..."

"- De mon peuple... Ah oui! Mon peuple, les Gimmins. Où en étais-je?"

"-Je crois que nous avions digressé et que nous parlions statistiques."

"-Exact. Mais la Statistique n'a qu'un rapport lointain avec ce qui m'amène. Reprenons donc à la Malédiction deDivinor qui nous condamne au déssèchement de notre cerveau."

"-Mais puisque vous pouvez vous abriter sous les Oumins et leurs têtes plates!!!!? Quel est le problème?"

"-Nous pouvions nous abriter. Mais l'équilibre a fini par se rompre entre nos deux peuples. Je n'en connais pas exactement la raison mais elle est certainement bonne puisque ce sont les Grands qui en sont à l'origine. Nous devons donc trouver une solution de rechange et c'est pourquoi, je voudrais que tu me fasses environ dix millions de chapeaux."

William éclata tout d'abord de rire puis, voyant le sérieux de Martin affiché sur son petit visage, il se ressaisit et dit :

"-Heu... Martin, tu es un petit bonhomme fort sympathique mais même si j'y passais mes jours et mes nuits, je ne pourrais jamais réaliser dix millions de chapeaux de toute ma vie."

Martin en perdit sur le champ tout l'espoir qu'il avait dans les yeux.

"Mais que pouvons nous faire alors? Ne pourrait-on t'aider? Tu ne connais personne qui pourrait le faire? Je t'en prie chapelier aide moi, tu ne vas pas condamner tout mon peuple?"

"-Hélas!" répondit William. "Que faire?" Même si une grande entreprise acceptait de nous confectionner dix millions de chapeaux de poupée, je n'aurais pas de quoi les payer. Les affaires sont tellement difficiles en ce moment... J'ai à peine de quoi payer les fournisseurs..."

"-Payer? De quoi s'agit-il?"

"-Payer ce serait donner quelque chose de valeur en échange des chapeaux? Qu'avez-vous de valeur sur ton Etoile? A part les ourses, les requins, etc..."

" Je ne sais pas... Qu'entends tu par là?"

"-Des minerais, des pierres précieuses, du pétrole?"

"Eh bien, la seule chose que nous ayons c'est cette poudre jaune qui brûle les pieds des Oumins et sur laquelle nous circulons. Je dois en avoir un peu dans la poche, je suis sûr..."

Martin fouilla et sortit une pincée de " poudre jaune". De l'or! William n'était pas expert mais il lui semblait bien qu'il s'agissait d'or... Sir Wiliam attrapa la petite cuillère dans sa tasse à thé et ramassa aussi précautionneusement que possible la précieuse poudre.

"- Ne bouge pas!" lança Sir William à Martin et il s'enfuit vers la boutique attenante de son ami bijoutier.

Dix minutes plus tard, il revint un sourire figé sur le visage. "De l'or Martin! C'est de l'or! Ton peuple est sauvé. Si tu peux en ramener de ton Etoile, je me charge de la transaction pour toi et tu auras tes chapeaux!"

 

Illustration: Céline Badaroux-Denizon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 21 mars 2007
 2. L'Etoile Rose
 
Le chapelier, heureux d’être assis, se frotta les tempes puis les yeux et essaya vainement de comprendre ce qui lui arrivait. Rouvrant les yeux, Willy les plongea dans les billes de verre du minuscule Martin.
« - Martin ? Bon. D’une étoile ? Bon. J’ai un ami qui se prénomme Martin et il est bien souvent dans les étoiles. Après tout, pourquoi pas ?... »
Sir William s’interrompit car il venait de prendre conscience que, comme à son habitude, il essayait de rendre cohérente une histoire parfaitement incroyable.
« - Ecoute-moi Chapelier de Chapelizod. Je sais que tu as du mal à croire ce que tu vois, mais je suis bien réel. Je m’appelle Martin et j’arrive tout droit de l’Etoile Rose. »
« - Bon, bon… Admettons. » dit Sir William. « Tu es réel. Mais que fais-tu ici ? Apparemment, tu n’es pas chez toi puisque tu dis venir d’une étoile et qu’à ma connaissance, la Terre n’en est pas une et encore moins une rose… »
« - Bien raisonné Chapelier, effectivement, je ne suis pas d’ici, je ne suis pas chez moi, puisque d’ailleurs, je suis chez toi et que je suis venu ici, pour toi. »
« - Pour moi ? »
« - Oui, pour toi. Et maintenant, laisse-moi te conter mon histoire. Ainsi, tu comprendras ce qui m’amène. »
Le chapelier avait déjà du mal à croire qu’il parlait à un être venu d’ailleurs mais ce qu’il s’apprêtait à entendre allait encore bien plus loin que tout ce qu’il avait jamais imaginé. Trouvant cette situation ma foi bien divertissante, il laissa là les chiffres du journal et s’installa pour écouter Martin, son nouvel ami venu de l’Etoile Rose.
"-Voilà", dit Martin, "l'étoile sur laquelle je vis est une des plus brillantes que l'on puisse voir d'ici. Elle brille et brûle si fort que nous ne sommes protégés que par nos pieds cornus et la tête protégée car le soleil est très proche de nous. Je fais partie du peuple des Gimmins et nous avons tous des gros pieds qui résistent à la chaleur du sol mais des têtes fragiles.L'autre peuple qui vit sur ma planète se prénomme Oumin et ils ont une tête toute plate sur le dessus qui les isole du soleil. Jusqu'ici, nous vivions en paix et en harmonie sur notre étoile que nous appelons l'Etoile Rose car malgré l'inconvénient de la chaleur, elle est, ou plutôt était notre paradis. Nous laissions les Oumins marcher sur nos pieds dès que possible car eux ont les pieds fragiles. Quant à eux, ils nous laissaient nous abriter sous leur tête afin de ne pas griller nos cerveaux au soleil."
"Que voilà une belle harmonie de cohabitation" se dit le chapelier sans pour autant interrompre le petit Gimmin.
"- Hélas!... Nous vivions heureux. Car aujourd'hui, l'équilibre est rompu et nos deux peuples sont menacés. En effet, le terrible sorcier Divinor a décidé de nous perdre depuis le jour où le Grand Gimmin, notre chef, lui a refusé sa pitance de l'année : 32 vipères, 27 requins et 13 ours, tous des femelles."
"-Pourquoi perturber votre bel équilibre pour des animaux aussi... "peu fréquentables" ?" se permit de faire remarquer Willy, qui n'avait jamais eu de faible pour les requins...
"- Non, là, tu raisonnes en Terrien. Souviens-toi, l'Etoile Rose est un monde d'harmonie et d'équilibre. Ainsi, si nous livrions les animaux demandés, nous rompions cet équilibre, somme toute précaire. Tous les mâles ainsi privés de leur femelle se seraient vengés sur d'autres espèces et 'Adieu!' rats, mulots ou lapins, 'Adieu!' petits poissons... Je ne continue pas ma démonstration plus avant, tu comprends le principe?"
"- Oui " répondit simplement Sir William du fond de son siège.
"- Finalement, vois-tu, notre Etoile Rose aurait viré au Rouge sang. Nous aurions sombré dans la violence, la haine et la colère en livrant les animaux."
"- Ceci ne me dit pas ce qu'a fait le Sorcier pour vous punir."
"- Minute, M'sieur Willy. J'y arrive. Divinor, pour se venger, nous a alors jeté un sort qui nous condamne à avoir le haut du crâne ouvert et de vivre ainsi sous la lumière brûlante. Il nous a condamnés à sentir notre cerveau se dessécher peu à peu, perdre sa conscience, ses émotions et finalement nous entraîner dans sa fin."
"-Nous avons une maladie ici, tu sais, Alzeimer, elle s'appelle. On perd ses facultés petit à petit et on finit par en mourir."
"- Mais pourtant, vous n'avez pas le crâne ouvert?..."
"- Non, mais ça revient au même..."
"- Alors, tu sais comment nous soigner?"
"- Hélas! Je ne suis que chapelier et pas neurochirurgien. Je ne peux guère que vous donner des chapeaux : c'est là, toute l'étendue de mes compétences."
"- Et pourquoi crois-tu que je sois venu de mon Etoile Rose? Pour te conter fleurette, peut-être?"
"-Donc, nous y voilà. Tu es venu me voir moi, le Chapelier de Chapelizod, parce que tu veux des chapeaux."
"- Tu piges vite, Willy le Génie"
"-Il y a encore une chose que je n'ai pas bien saisie. Pourquoi brusquement, avez-vous décidé d'arrêter de fournir sa pittance au sorcier? Pourquoi? Alors que les autres années..."
"- A cause des statistiques. Les Grands ont consulté les Statistiques et en ont déduit que si on supprimait encore des femelles au règne animal, l'équilibre de la planète serait bouleversé. En effet, sur l'Etoile Rose, la vie est entièrement régie par la Statistique. Par exemple, si je désire m'accompagner d'une petite Gimmin, je dois passer à la Gimminbank qui, après avoir consulté ma fiche, me désignera une accompagnante appropriée."
"-Et l'amour dans tout ça? Pas de place pour l'amour dans ton système?"
"-Qu'est ce que l'A.M.O.U.R.?"
- "Ah... Je vois. Eh bien, ...Imaginons que tu veuilles t'accompagner d'une petite Gimmin particulière, une que tu aurais choisie?..."
"- Voyons, du point de vue conceptuel, j'imagine que ce serait possible à condition que la Gimminbank la déclare conforme à ma fiche."
"- Mais enfin, " dit Willy que ce manque de liberté contrariait, "si ce n'était pas le cas et que malgré tout, tu veuilles la garder comme accompagnante, par..."affection", disons."
"- Bien que le dernier mot que tu as employé me soit inconnu, je pense que ce que tu dis est insensé. Qui garderait un deuxième soi qui ne conviendrait pas? Pourquoi s'encombrer d'un autre dépareillé? C'est absurde!"
 Illustration: Céline Badaroux-Denizon
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Lundi 12 mars 2007

 Le chapelier de Chapelizod

 

 Premier chapitre

 

1.Martin

William Cane, chapelier à Chapelizod, vivait petit train au pays des couvre-chefs. Rares étaient ceux qui s'intéressaient encore à ses feutres et ses casquettes, ses melons et ses bibis charmants. Où plutôt, comme il aimait le dire en bon Chapelizodien phlegmatique, ses « journées s'écoulaient, paisibles et longues, comme une veillée au feu de cheminée ».

 

Dix ans plus tôt, Sir William Cane avait épousé Edna, Edna la douce, la tendre, la rose. Lovée dans leur boutique de la Rue des Roses, Edna aimait tendrement Sir William. C'était elle qui cousait, brodait ou tissait dans l'atelier juste au dessus de la boutique, c'était par ses petites mains que passaient tous les délicieux chapeaux que vendait Sir William. De leur union, aucune petite fleur, aucun bourgeon n'était née mais Edna ne désespérait pas de voir un jour son ventre s'arrondir dans la grande glace du salon. Willy le Chapelier, grand fataliste devant l'Eternel, s'était fait une raison : il serait le dernier chapelier de la Rue des Roses à Chapelizod.

Dix ans et deux jours après leurs noces, dix ans et deux jours après leur premier baiser, un évènement hors du commun vint bouleverser la vie du chapelier de Chapelizod. Un lundi où la brume avait recouvert de son gris manteau la petite ville paisible, Sir William, comme à son habitude, lisait sa feuille de chou quotidienne lorsqu'il entendit le « tingueling » de la clochette de la porte d'entrée. Sir William leva la tête en souriant afin d'accueillir aussi dignement que possible l'homme ou la femme de goût (comment pourrait-il en être différemment ?) qui venait d'entrer dans la bonne boutique s'il voulait parer son chef d'un élégant chapeau.

Hélas. La porte était fermée et personne ne s'avançait en quête d'une de ses créations. Il ne s'en étonna pas car il rêvait souvent qu'il entendait le tintement de la clochette de la porte d'entrée. Il se replongea aussitôt dans la lecture du cours de la Bourse. Willy espérait toujours voir remonter la côte du chapeau dans les lignes de chiffres hermétiques. Mais bientôt, le quiet chapelier dût interrompre sa paisible activité matinale.

 

« - Ami du Chapeau, salut. »

Surpris, puis intrigué par l'invisible beau parleur, le chapelier se pencha sur le comptoir. Tout d'abord, il ne remarqua rien. Il était entouré de tout son petit monde de feutre, paille et coton, chacun à sa place, comme toujours. Chacun, sauf ce petit chapeau rond et jaune, à peine visible tant il était minuscule. Il avait beau le regarder, il ne le reconnaissait pas. Il ressemblait bien aux melons qu'Edna avait confectionnés quelques années auparavant pour les Dames Brodeuses mais en bien plus petit. Soudain, le chapeau se mit à bouger.William n'en revenait pas.

Ses chapeaux prendraient-ils vie ? Ou était-ce lui qui devenait fou à force d'attendre dans le silence de sa boutique ?

« - Ami, vous ne me connaissez pas et pour le moment, vous ne me voyez même pas. » reprit le chapeau. « Je suis ici, sous le chapeau jaune. »

 

Ainsi, il y avait quelque chose qui parlait sous le chapeau. « Allons, allons », se dit Sir William, « personne n'est aussi petit, on doit me faire une blague. »

« - Hé ! Du chapeau ! Ce serait quand même plus facile si vous m'ameniez sur le comptoir. On pourrait faire plus ample connaissance, parler de la pluie et du beau temps, enfin, tout ce genre de choses. »

Le chapeau avait reparlé. Sir William se décida enfin à s'approcher car il se dit qu'aucun être de taille à loger sous un si petit chapeau ne pouvait représenter un réel danger. Il fit le tour du comptoir et ramassa doucement le chapeau jaune comme il l'eût fait avec un oisillon blessé. Puis, il le posa avec précaution sur le journal et s'assit face à lui. Ses yeux fixaient les galurins canari, avides de connaître la suite de cette aventure peu habituelle. C'est alors que le rebord du chapeau se souleva pour laisser apparaître un tout petit lutin, un Tom Pouce miniature qui lui parut tout d'abord en tous points identiques à un humain, mis à part sa taille, bien sûr. Puis, en artisan méticuleux, Sir William se mit à le détailler et s'aperçût qu'il avait un trou sur la tête. Cette ouverture faisait apparaître l'ivoire d'un cerveau miniature. Il remarqua également les grands pieds qui tenaient plus de la palme que du peton.

 

« - Mon nom est Martin », dit le petit être, « et je viens d'une étoile. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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